28 février 2020 : « Toujours relativiser » – librement inspiré de Rescapé – Sam Pivnik

Copie d’une note du 28 février 2013 :

Depuis quelques jours, je suis plongée dans ce récit aussi horrible que passionnant, celui de Sam Pivnik, l’un des derniers rescapés d’Auschwitz encore en vie.

Avec pudeur et simplicité, il nous raconte l’horreur, l’impensable, l’inimaginable.  J’ai beaucoup vu sur l’holocauste, j’ai déjà pas mal lu également.  Il y a quelques années, un livre m’avait fait ressentir le froid, l’enfer du froid de ces juifs condamnés à l’enfer (ma mémoire défaille, pas moyen de retrouver le titre du livre).  Sam Pivnik me fait ressentir la peur, les odeurs immondes, le quotidien infernal et insupportable, que l’on n’eût pu concevoir dans une fiction, tant cela paraîtrait invraisemblable.  Mais tout cela, vous le savez, et vous allez me dire que c’est un livre de plus sur l’holocauste.  Et moi je vous dis que plus y en aura, mieux ce sera, pour que jamais cet épisode de l’histoire ne tombe dans l’oubli.

Voilà tout ce que je vous dirai sur ce livre, pas envie de faire une big critique ce soir, car j’ai autre chose à vous proposer.

Cet après-midi j’avais mon atelier d’écriture.  Et j’avais l’histoire de Sam en tête, vu que je la lis le matin, le midi, le soir…

Thème du jour : les couleurs.  Exercice du jour, couper chacune un bout de phrase dans un magazine.  Le mien « toujours relativiser ». Et puis, chacune, commencer une histoire avec son bout de phrase, puis, au signal de notre gourou de l’écriture, continuer avec le bout de phrase de notre copine de droite, puis de l’autre, et ainsi de suite.  Improvisation totale, exercice captivant de devoir intégrer ce bout de phrase, paf, comme ça.  Etre cohérente.  Ecrire quelque chose de chouette, comme ça, tout de go.

La vie, le destin, appelez ça comme vous voulez, mais les bouts que j’ai reçus s’intégraient parfaitement à mon récit, ils l’ont complété, façonné, sensation étrange qu’ils tombaient à pic. Ma main s’en souvient encore, tant je grattais comme une damnée.

Et j’ai écrit cette histoire, librement inspirée de la vie de Sam Pivnik, totalement imprégnée de sa vie.  Pas de relecture, ni de correction.  Je vous la livre brut de décoffrage.

Et maintenant, j’ai envie de peindre quelque chose sur ce texte.  Oui passque je m’amuse à étaler des couleurs sur des toiles en ce moment, totalement régressif, j’adore.

 (Les bouts de phrases sont en italique, pour vous permettre de les retrouver au fil de la lecture).

« Toujours relativiser ».  Tel était son leitmotiv depuis des années. Mais comment relativiser lorsque tout s’écroule, lorsque la vie ne tient qu’à un fil, lorsque la balle du SS est en permanence à portée de pistolet, lorsque la seule couleur envisageable, hormis le noir, le gris, le noir, le noir, le noir, le noir, est le jaune, celui de cette étoile qui gangrène son  uniforme strié de blanc et de bleu sale.  « Toujours relativiser », se répétait-il le matin, sortant les cadavres de la nuit, le midi sans repas, orientant les nouveaux arrivées à droite ou à gauche, selon leur capacité à survivre ou non, critères allemands obligent.  « Toujours relativiser », se répétait-il le soir, en se couchant, épuisé par cette journée, mais finalement heureux d’être encore en vie, d’avoir reçu ses 334 calories quotidiennes, de pouvoir plonger dans ce sommeil sans rêve.

Sans rêve ?  Pas toujours.  Cette nuit, il rêva de chocolat.  Jamais on ne se lasse du chocolat.  Jamais on n’oublie le chocolat, même après huit mois de navets et de patates.  Le chocolat chaud de sa mère, qui pansait ses blessures de gamin.  Un rêve aigre-doux.  Un rêve comme une caresse.  Celle de l’enfance.  Un rêve comme une gifle.  Celle de la réalité holocaustienne.  Celle du froid, aussi, une fois la porte ouverte par le kapo hurlant « schnell schnell ».

Et une nouvelle journée sans couleurs qui commençait.  Une journée sans amitié aussi.  A Auschwitz, point d’ami.  Pas le temps.  Il avait déjà perdu sa famille.  Perdue de vue.  Perdue de vie aussi, il le sentait.  Nul besoin de s’attacher alors inutilement à quelqu’un qui risquait de disparaître, paf, d’un coup de crosse, d’un coup de feu, d’un coup de typhus.

« Secouez vos puces« , hurla le kapo d’une voix agressive, le sortant de sa légère torpeur, « bande de juifs, bande de parasites immondes ».  Alors il accéléra le pas vers la rampe, ne pas sortir du rang, baisser la tête, se faire le plus petit possible.  Même si, tout au fond de lui, là, dans son cœur, dans ses tripes, il était grand.  Il n’était pas ce parasite immonde.  Il était juif.  Juste juif.  Ah ben voilà, il repartait dans sa torpeur, comme si c’était le moment, alors que le train suivi de ses wagons à bestiaux puants entrait en gare.  Les chiens grondaient déjà d’impatience.  Les portes s’ouvrirent et le flot humain se déversa sur le quai.  Le tri commençait à peine qu’il la reconnut.  « Nathalie était plutôt discrète« , mais il la reconnut.  Nathalie, c’était les couleurs de sa vie.  Nathalie, c’était la saveur du chocolat.  Nathalie, c’était son passé, ses joies, sa vie.  Sa vie d’avant.  Sauf que Nathalie était une femme.  Sa femme.  Du moins dans ses rêves les plus fous.  Mais ici les femmes n’avaient pas leur place.  Elles étaient toutes, sans exception, destinées à la file de gauche.  Celle des vieillards, des enfants, des femmes.

Alors, il lui prit tendrement la main, s’assurant qu’aucun SS ne pût le voir, il croisa son regard et, silencieusement, tenta d’y faire glisser toute la tendresse du monde, celle qui avait dû lui manquer depuis tant d’années de souffrance et de répression.

Il ne sut pas si elle le reconnut on non, mais il sut que, pour ses dernières minutes de vie ici bas, elle avait reçu une dose d’amour, par une simple pression de sa main.  Alors, il se dit que c’était sans doute la raison pour laquelle il avait atterri ici : Nathalie.  Qui, dans quelques instants, en aurait fini de cet enfer.  Et il pensa « nous sommes programmés pour être bons, non ? »  Non ?  Non !

« Toujours relativiser », conclut-il, poussant légèrement Nathalie vers là-bas, vers la chambre à gaz.

19 décembre 2019 : mes pattes de mouche

Hier, je suis allée à l’atelier de Kati et j’ai écrit (qui l’eut cru) :

Mon texte : il fallait intégrer des titres de chansons, un choisi parmi ma liste pour le titre et cinq choisis dans la liste de ma voisine pour le texte :

Si seulement je pouvais lui manquer

Je prends mon carnet de notes.pour écrire.  Oui, je sais, en toute logique on écrit sur les murs, mais moi, comme d’habitude, j’écris sur un carnet, et basta.

Et donc, je lui écris. Aaah, vous voulez savoir quoi ? Bande de curieux va.

J’écris que je le trouve formidable.

J’écris qu’il m’a appris à savoir aimer.

J’écris que si seulement je pouvais lui manquer, comme me manque le chocolat, il en aurait les yeux révolver.

Puis, je plie ma lettre, je la mets sous enveloppe, et je la poste à Saint-Nicolas, rue su Paradis à 5100 Le Ciel.

 

J’ai ensuite mangé Saint-Nicolas, na. Une photo :

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Et nan ce n’est pas l’accident qui me fait écrire ainsi, j’ai tjs eu une écriture de médecin   et des mains de pianiste, c’est con, car je ne suis ni médecin ni pianiste.

5 novembre 2019 : mon texte à l’atelier de Cathy

Cathy gère plusieurs ateliers, dont celui où j’ai décidé d’aller (je renoue avec ma première vie vu que j’adooore écrire, et que j’allais chez elle quand j’ai subi « paf l’Anaïs ».) J’aime toujours écrire, rien n’a changé, et Cathy anime maintenant un atelier où je suis allée fin octobre. On a fait deux « exercices ». Je vous livre le premier.

La consigne : écrire une déclaration d’amour sans les mots « aimer » et « amour », sur base du choix d’une photo et en intégrant des mots parmi une liste que nous avons élaborée (base Namur, et j’ai choisi pont, chouette, verte, grognon, Jambes, tortue géante, royale, escargot, choco, capitale). J’avais directement choisi la paire de ciseau, puis j’ai vu que c’était un couple enlacé…

Mon texte :

Mon Namur,

 Depuis que j’ai fait cette extraordinaire  et très chouette découverte de toi en traversant le pont qui mène au Grognon, je n’ai de cesse de penser à toi.

 J’ai bien pensé t’oublier en allant vivre à Jambes, mais de là je vois la tortue géante et je pense encore à toi.

 Ce n’est pas pour rien que tu es une capitale,

surtout que tu viens de recevoir une visite royale.

 Pour toujours, je serai ton escargot,

et comme dessert, toi et moi mangerons du choco.

 Mon Namur, nous ferons la paire, je serai tienne pour toujours.

12/07/2019 : Parce que c’est lui, parce que c’est elle

J’ai revu hier les filles de l’atelier d’écriture où j’allais quand j’ai vécu « paf l’Anaïs », mais je ne déteste pas cet atelier because ça, j’ai toujours adoré y aller et ça ne change pas mon opinion. Le moment étant super, on a parlé notamment de mes écrits et je leur ai promis de publier ceci. Je l’ai peut-être déjà publié ici, bah tant pîs, le revoici.

Parce que c’est lui, parce que c’est elle

Il attend.  Il attend depuis plusieurs heures déjà, mais il n’est pas pressé.  Il préfère ne prendre aucun risque.  Il aurait pu se rendre dans un endroit plus fréquenté, dans un parc, par exemple, et parvenir bien plus rapidement à ses fins, mais à quoi bon s’exposer aux regards inquisiteurs.  Il attend.  Il prendra le temps qu’il faudra, quoi qu’il advienne.

Les minutes passent.  Les heures passent.  Puis elle arrive.  Il ne l’a pas sélectionnée parmi d’autres.  C’est sa faute.  A elle.  Elle a choisi ce moment pour passer devant lui.  Le bon moment, pour lui.  Le mauvais moment, pour elle.  L’espace d’une seconde, par un concours de circonstances que seul le destin peut expliquer, elle va passer devant lui, au moment précis où il va mettre son plan à exécution.

Parce que c’est lui, parce que c’est elle.

Le hasard.  Le destin.  La volonté de Dieu.  Ou du Diable.  Qu’importe.  Ce sera elle, parce qu’il l’a décidé ainsi.  Et parce qu’elle est passée à l’instant fatidique.

Il la trouve mignonne.   Tant mieux.  Ce n’est pas nécessaire, pas même utile, mais il en éprouve une joie supplémentaire.  Elle semble jeune encore.  Un certain dynamisme ressort de sa façon de se mouvoir.  Tout est clair en elle, même le regard.  Surtout le regard.  Sa démarche féline ajoute un charme supplémentaire.  Elle fera parfaitement l’affaire.

Il sent l’excitation grandir en lui.  Sans doute n’a-t-il jamais connu un tel sentiment de plénitude.  Un tel engouement.  Cette sensation qu’il va enfin faire ce pour quoi il est né.  Créer son propre bonheur.  Le façonner.  Le sculpter.

C’est l’instant T, la minute M.  Elle passe enfin à sa portée.

En une fraction de seconde, il l’attrape, la happe, la ligote et l’installe à l’arrière de son véhicule.  Elle a déjà compris.  Elle hurle et se débat.  Elle crie et griffe.  Elle tente même de mordre.  En vain.  Il a tout prévu.  Elle ne pourra s’échapper.  Elle ne pourra pas échapper à son destin.  Elle est perdue.  Résignée, elle se roule en boule, se fait toute petite.  Espérant qu’il l’oublie, peut-être.  Ou qu’il change d’avis.  Un espoir superflu.

A peine rentré, il met immédiatement un terme à son existence.  Il a un dessein précis.  La faire souffrir est inutile.  Lui faire peur est inutile.  Il n’est pas de ce genre là.  Autant en finir.  C’est rapide.  C’est net.  C’est radical.  Les cris, qui avaient repris de plus belle, cessent enfin.  A tout jamais.  Elle n’est plus qu’un amas de chairs encore tièdes.  Elle semble presqu’endormie, si ce n’est cette lueur de terreur qui habite encore ses doux yeux restés ouverts.

Il met ensuite son grand tablier et prend son couteau.  Il l’a aiguisé hier déjà.  Il la découpe scrupuleusement, jette l’inutile dans un sac poubelle.  Garde les plus beaux morceaux.  Son excitation est à son comble.  Mais elle ne trouble pas sa concentration.

Il dépose les morceaux dans une poêle déjà grésillante d’huile d’olive.  Ajoute quelques épices.  Sel.  Poivre.  Les morceaux mettent du temps à cuire.  Il est un tantinet exaspéré.  Il s’impatiente.  L’heure passe et il doit en finir avant ce soir.

Une fois la préparation bien dorée, dans un plat Pyrex, il entasse précautionneusement des couches régulières : pâte, béchamel confectionnée la veille, préparation de viande, pâte, béchamel, viande, et ainsi de suite.  Enfin, il saupoudre le tout d’emmenthal râpé et dépose le plat dans son four préchauffé à 220 degrés.

Quarante-trois minutes plus tard, sa lasagne est dorée à souhait.  Son parfum embaume la pièce.  Il s’en emplit les narines, pour que ce moment reste à jamais gravé dans sa mémoire.

Il dépose la lasagne sur son plan de travail.  Il la laisse refroidir suffisamment.

L’enveloppe est déjà prête.  Une grosse enveloppe matelassée.  L’adresse est écrite en lettres capitales.  Plusieurs timbres, encore en francs belges, ont été collés harmonieusement au-dessus du paquet.  Il y a ajouté un autocollant « prior », histoire d’accélérer l’envoi.  Il faut qu’il arrive demain, impérativement.  Demain.

Il enfourne sa préparation refroidie dans l’enveloppe, bien emballée et rendue étanche par plusieurs couches de film plastique.

Il met ensuite son manteau et se dirige vers la Poste.  La grande boîte rouge l’attend, gueule béante.  Dernière levée à 19h.  Il est 18h.  Parfait.   Tout est parfait.  Rien n’a jamais été aussi parfait.  « Elle recevra le colis dès demain, jeudi », songe-t-il, réjoui.

Il glisse son pli dans le trou postal.   L’espace d’un bref instant, un passant curieux jette un coup d’œil sur l’enveloppe blanche, et lit l’adresse.  Qu’il oublie instantanément.

Dès demain, son cadeau parviendra à sa destinataire.  Il est heureux.  Il n’a sans doute jamais été aussi heureux.  Il sait qu’elle aime les lasagnes.  Il sait qu’elle va aimer cette lasagne, qu’il lui a confectionnée avec tant d’amour.

Il le sait depuis qu’il l’observe, jour après jour, depuis la grande fenêtre de son appartement, évoluer dans son minuscule studio joliment meublé.  Il sait ce qu’elle fait, ce qu’elle aime, ce qu’elle lit, ce qu’elle regarde à la télévision.  Il sait aussi à quelle heure elle se lève, à quelle heure elle se couche.  Il sait qu’elle coordonne toujours ses sous-vêtements.  Il sait qu’elle arrose son orchidée chaque samedi.  Il sait surtout qu’elle aime les lasagnes et qu’elle en mange chaque jeudi.  Systématiquement.  Jeudi, c’est jour de lasagnes.  Il sait tant de choses sur elle qu’il s’est persuadé de partager son existence.  Et il s’est convaincu, dans son esprit perturbé, que si elle aime sa lasagne, elle l’aimera, lui.

Il ne lui reste qu’à attendre demain.  Demain, c’est jeudi.  Elle recevra la lasagne, ainsi que son numéro de téléphone, qu’il a glissé dans son colis.  Et elle le contactera.  Il la verra l’appeler, de sa fenêtre.  Et elle l’aimera, car elle aimera sa lasagne.  Et enfin, ils seront deux.  Ensemble pour toujours.  Parce que c’est lui, parce que c’est elle.

Il rentre chez lui d’un pas léger et sautillant.  Il chantonne, même.  Il virevolte sur le trottoir, songeant à la journée de demain, qui va changer sa vie. Toute sa vie.

Puis, un bref instant, il s’interrompt, songeur.  Il réfléchit quelques secondes, puis conclut, d’une moue légèrement boudeuse « pour ma prochaine lasagne, j’attraperai un rat…  Une chatte c’est bien trop long à cuire ».

Il reprend ensuite son chemin, et rentre chez lui.

Attendre demain.

1/06/2019 : recherche

Ouais, j’ai toujours passé mon temps à chercher vu que j’étais bordélique, et maintenant que je ne le suis plus, mon cerveau (de merde) oublie où j’ai rangé les choses, donc je cherche encore plus. Et mon PC est bordélique aussi. En cherchant (sans le trouver) mon manuscrit « En direct du paradis, enfer compris », j’ai retrouvé pleiiiiiiiiiiiiin de trucs à lire, que je vous copie en vrac, bonne lecture :

Texte écrit quand j’étais à William Lennox :

Mon accident

Le 7 juillet 2015, j’ai décidé avec ma logopède, de raconter mon histoire, mon accident, mes oublis et mes souvenirs quotidiens, dans ce livre, pour éradiquer mes angoisses et partager mon vécu avec vous. Lecteur, tu me pardonneras mes répétitions, tu riras quand il faut rire (souvent), tu pleureras quand il faudra pleurer (rarement), bref tu aimeras lire ma vie.

La voilà.

C’était un samedi, il faisait plein soleil. Non, je rigole, j’ai oublié, c’était un samedi de décembre, il faisait… comme un samedi de décembre. Le matin, j’avais été chez ma voisine installer son appareil, son Ipad ou sa liseuse enfin du genre. Je ne m’en souviens pas. Elle me l’a raconté. A 14 h, après mon repas dont j’ai aussi oublié le contenu, j’ai été à La Plante (mon cours d’écriture) à pieds, comme tous les samedis, où à chaque fois on fait des tas de choses passionnantes et on rentre chez soi en en ayant beaucoup appris alors qu’on pensait le contraire.

Ce samedi là, je n’ai rien appris, vu que j’ai été renversée par la « connasse » en voiture. J’ai donc « préféré » aller au CHR pour me faire opérer en urgence plutôt que de suivre mon cours à l’aise. Et c’est là que tout a commencé. Le 20 décembre.

Le 21 janvier, j’étais conduite en ambulance à William Lennox après quelques semaines de coma, une opération et un mois comme un légume ambulant, que j’étais malgré moi.

Entre le 20 décembre 2014 et le 21 janvier 2015, j’ai tout oublié (« …quand tu m’as oubliée » comme chantait l’autre…tchu ! C’est qui ?).

J’ai très rapidement tout oublié, notamment comment penser, mais surtout comment parler ce qui est plus ennuyeux pour moi qui adore parler.  Je parlais Anglais, va comprendre, alors que mon cerveau dansait la gigue, mais je me souviens (pour une fois) vraiment des infirmières me demandant «  mais Madame, pourquoi vous parlez anglais, on est en Belgique, vous êtes anglaise ? » Non, je regardais sans doute trop de séries en VO.

J’ai donc oublié comment parler, mais aussi comment écrire, je mélangeais et confondais des lettres, en somme aussi bien sur le fond que sur la forme. C’est pas que j’écrivais bien, joliment et lisiblement avant.  Non, que du contraire, mais au moins je savais me relire, je ne faisais pas de faute et c’était presque propre.  Là, c’était bourré de fautes, cochon et illisible.  Avec le temps, la pratique et les exercices, j’écris presque comme avant : presque sans faute, cochon et illisible, mais lisible par moi, c’est le principal. Et maintenant, je parle français et non anglais. Si c’est par une super évolution pour ceux qui ne comprennent pas la langue de Shakespeare…

Toujours pas moyen de me souvenir de quoi que ce soit de décembre à janvier : note que ça vaut sans doute mieux.

Depuis lors, je recommence à me souvenir de tout mais c’est une autre histoire que je te conterai un jour.

Petit à petit, et Dieu sait comme le mot « petit » est long et dure longtemps, longtemps longtemps, j’ai récupéré une partie de mes fonctions, celles auxquelles on ne pense même pas avant d’être renversée, comme parler, pisser, manger ou se brosser les dents.

Tout ça semble rapide, mais ce fut long comme un jour sans pain, à savoir six mois, et plus de six mois plus tard, je suis loin d’avoir tout récupéré (c’est ici que tu verses une chaude larme sur ma triste vie et puis que tu rigoles).

Je sais toujours pas marcher, même si j’ai commencé couchée, mais je suis désolée je sais toujours pas marcher, pas comme avant. Jamais comme avant. Ma vie ne sera plus jamais comme avant (c’est là que tu verses une seconde larme). Petit à petit (long, long, long), j’espère récupérer un maximum, rentrer chez moi, revoir mes 3 chats, et faire mes courses sans perdre six litres de sueur tellement ça m’épuise, je ne demande que ça. Juste ça.

Texte écrit en 2008 :

 Voyage au pays de la plénitude

Aujourd’hui, c’est le grand jour.  Je teste un massage tahitien.  Pas un massage érotique, pas un massage coquin (pervers et obsédés, passez directement votre chemin, vade retro satanas).  Je pars dans les « îles exotiques » (à dix kilomètres à tout casser) pour un « Massage Tahitien « Mahoi » aux coques de coco et monoï tiède ».  Tout un programme…

La journée a très mal commencé.  Une matinée d’enfer à tenter de résoudre divers problèmes.  La crise de nerfs me guette.  J’aurais bien besoin d’un massage…  Aussitôt dit, aussitôt fait.

Je m’en vais donc pas très loin de chez moi, en un lieu que je ne connais cependant pas du tout.  Une grande première.  Je suis à l’arrêt de bus une demi-heure trop tôt, sait-on jamais qu’il serait en avance, ce bus dont le numéro m’est totalement inconnu.  Stress.  J’aime pas l’inconnu.  Il arrive enfin et je supplie le chauffeur de m’indiquer l’endroit où je devrai descendre, et je prie durant tout le trajet pour qu’il n’oublie pas histoire de ne pas me retrouver seule et abandonnée, au milieu du désert, savoir au terminus.

Je parviens saine et sauve à destination et je me dirige vers mon lieu de zenitude absolue.

L’endroit est magnifique : une maison moderne, superbe, grande, sobre et agréable à vivre, joliment décorée.  Une splendide fontaine accueille les visiteurs.  A l’intérieur, un mini-étang aux allures asiatiques disperse une légère vapeur.  Joli comme tout.  Je ne parviens pas à le quitter des yeux.  Les portes coulissantes renforcent l’impression asiatique.

L’accueil est chaleureux.  Mon hôtesse m’entraîne vers la salle qui m’est réservée.  Diverses bougies et un tas de pétales décorent le lieu, dans une pénombre relaxante.  De vrais pétales.  Agréable comme tout. Petite musique.  Tout invite à la détente.  Le soin apporté à la décoration est notable.

Elle me propose un slip en papier, jetable, que je refuse.  Je vais pas mettre un truc monstrueux en papier, tout de même.  J’ai pas mis mon superbe ensemble Passionata pour rien, nom d’un petit shorty !

Je m’affale donc, sur le ventre.  Ouf, il sera caché, mon gros bide.  L’honneur est sauf.

Oups, non, ma « masseuse » entre dans la pièce et me fait me retourner comme une crêpe, elle a rien compris l’Anaïs.  Et un bide tourné vers le plafond, un.  Mon honneur sauvé quelques secondes est maintenant compromis.

Et ça commence.

Je me retrouve enduite d’huile comme un hareng avant cuisson, mais c’est nettement plus agréable (enfin je l’imagine, je n’ai jamais été hareng, ou alors dans une autre vie).  Le parfum de monoï envahit la pièce et rien que l’application d’huile est déjà paradisiaque.    Aaargh, je pense à mon shorty Passionata, qui se transforme en frite.  Pourquoi j’ai pas accepté ce slip en papier !   Pourquoi j’ai pas fait régime avant.  J’y pense puis j’oublie.  Et je profite.

Ensuite, je suis massée avec des coques de coco.  Je m’attendais à me retrouver prise en sandwich entre deux noix de coco filandreuses.  Râpée comme un morceau de gruyère.  Il n’en est rien.  Les coques sont lissées.  Aaaaaaah.   Ouf.  Les pressions des coques laissent une sensation étrange et bien agréable.  Mais le massage qui suit, lui, est nirvanesque.  Elle a des doigts de fée, c’est clair et net.  Par moment, je perds un peu conscience.  Et je reviens à moi, surprise de me découvrir là, aux bons soins d’une magicienne du massage.

Même mes pieds se laissent convaincre, et je peux vous dire que ça relève de l’exploit.  Je ne supporte pas qu’on touche mes pieds.  Tout qui s’y frotte s’y pique : je mords, je frappe, je ne réponds plus de moi.  Jamais je n’aurais imaginé qu’un massage, orteil par orteil, serait si agréable.  Ma plante des pieds n’a pas bronché non plus.

De la pointe du gros orteil à l’extrémité du cheveu supérieur, tout est tripatouillé.

Un pur moment de bonheur.

Dont on émerge difficilement.  Zombie ambulant moi y’en a être.  Je m’affalerais bien sur un transat au soleil.  Je savoure le thé servi dans un bien joli verre.  Je tente d’échanger quelques mots avec ma bienfaitrice, mais ils sortent difficilement.  Je suis encore un peu groggy.  Moi d’habitude si loquace, me voilà totalement silencieuse.

J’ai déjà testé plusieurs massages dans divers endroits du globe (enfin de Belgique, oh ça va, c’est pas illégal de tenter de se faire passer pour une globe trotteuse), au miel, gommage-massage, massage classique, que j’ai trouvés tous très agréables.  Mais s’il y a une chose non négligeable dans cet endroit, que je n’avais pas trouvée ailleurs, c’est le calme absolu.  Se faire masser en entendant un brouhaha permanent au dehors, j’ai déjà donné, et c’est très désagréable.  Ici, le silence est de mise.  Et j’aime me taire quand je me fais masser, pour en profiter.  Ne penser à rien.   Ajoutez à cela les talents de la professionnelle, qui alterne douceur et fermeté, l’odeur grisante du monoï, le côté original des coques de coco et le lieu paradisiaque : un pur moment de bonheur.

Que je quitte à regret pour rejoindre mon home sweet home.

Dans le bus, je me sens joyeuse, calme, détendue.  Sans doute un effet secondaire.  Je mets mes écouteurs, j’admire le paysage, je suis bien.  Extrêmement bien.

Quelques heures plus tard, ma peau sent toujours délicieusement bon et est incroyablement douce.  Ça change de ma peau de croco habituelle.

J’atteins mon home sweet home, je m’avachis sur le canapé, et je reste bercée plusieurs heures par cette ambiance des îles, cette odeur relaxante et cette sensation de détente absolue.

Nirvanesque.

Wallonieland, le 29 août 2011

 Chère Elke,

Comment vas-tu depuis tout ce temps ?   Tu nous manques, j’espère que tu le sais.

J’ai tenté d’obtenir un passeport pour venir te voir en Vlaanderenland, en vain.  Je dois auparavant décrocher le concours du bilinguisme.

On m’a dit que le mur avait été rehaussé, car cinq wallonielandais avaient tenté de le franchir, voulant montrer la mer du Nord à leurs enfants.  Quelle inconscience.  Ils ont été fusillés, pour l’exemple.  ça fera cinq chômeurs de moins ici, doit-on dire chez vous.

Comment vont tes parents ?  As-tu pu avoir une dérogation pour leur rendre visite en Wallonieland ?  Ou sont-ils parvenus à quitter la zone sans encombre pour retourner chez eux ?  Quelle malchance qu’ils aient été par là-bas durant l’érection du mur.

Je continue à travailler en zone neutre, mais ce n’est pas facile, surtout avec les deux heures d’attente aux barrages chaque matin et chaque soir, sans compter les fouilles corporelles.

J’ai revu l’autre jour ce film sur cette famille allemande qui avait réussi à survoler le mur de Berlin au moyen d’une montgolfière.  Cela m’a donné quelques idées, mais je n’en dirai pas plus, de crainte que la censure refuse de te transmettre cette lettre.

Nous partons demain en vacances à Dunkerke.  La mer du Nord, en France, n’a pas tout à fait la même saveur, mais tu sais que même par les dunes, il est impossible d’atteindre cette bonne vieille Belgique, oups ça m’a échappé, ce bon vieux ancienland.  La mer me manque tant, tu sais.

Tu trouveras en annexe, comme convenu par la législation, la traduction flamande de cette lettre.

Je te fais de gros bisous et garde espoir de te revoir bientôt en chair et en os.

PS : A l’occasion, envoie-nous quelques grains de sable bien de chez vous, enfin de chez nous, enfin je ne sais plus…

Mon bestiaire estival

Cette mouche s’était invitée chez moi, sans demander la permission.  Un matin, je l’avais trouvée installée sur mon frigo, grappillant quelques miettes de cake incrustées, mon absence de passion pour le nettoyage et l’aseptisation lui ayant sans doute laissé supposer que ma cuisine serait un lieu de résidence idéal.  C’était une grosse mouche bleutée.  Le genre de mouche dont personne ne veut vraiment dans son intérieur.  Le genre de mouche qui se pose partout et nulle part, principalement sur les viandes qui auraient eu la malencontreuse idée de traîner par là, y déposant ses œufs.  Une mouche.  Elle me parut toutefois sympathique et je décidai de lui offrir mon hospitalité.  Est-ce révélateur d’une solitude extrême que de prendre une mouche pour compagne ?  Beaucoup le pensaient.

« Trouve-toi un homme », me disaient-ils…

Je n’y réfléchis guère et adoptai ma mouche.   Difficile de donner un petit nom à une mouche.  Moumouche, à la rigueur.  Ou Bidule.  Oui, Bidule.

Bidule partagea ma vie tout un été.  Je veillai à ne pas ouvrir les fenêtres en sa présence, non par crainte qu’elle ne s’échappe, elle avait toute sa liberté, mais par crainte qu’elle constitue un festin pour un oiseau de passage.  Je la nourrissais de quelques restes.  Elle n’était pas fort bavarde ni câline, mais sa présence et son minuscule bourdonnement faisaient dorénavant partie de ma vie.

Je sentis, vers la mi-août, que Bidule manifestait une vive impatience.  Elle se ruait sur la porte-fenêtre menant au jardin fleuri, sans doute pour me faire comprendre son désir d’aller vivre sa vie, au-dehors, nonobstant les risques encourus.   Je décidai de lui rendre sa liberté.  Elle s’enfuit sans demander son reste, sans même me jeter un regard d’adieu, sans même un merci pour tout ce que j’avais fait pour elle.

« Elle va enfin chercher un homme », se disaient-ils…

C’est alors qu’apparut une araignée.  Au plafond.  J’ai moi-même souvent été cataloguée comme « ayant une araignée au plafond » mais celle-ci, d’araignée, était bel et bien installée dans le plafond d’une toute petite pièce très utile de ma modeste demeure : le WC.  J’ai pour habitude de passer pas mal de temps dans cette pièce, qui est une véritable annexe de ma bibliothèque.  Quel meilleur endroit pour lire, plusieurs fois par jour, divers extraits de romans ou recueils en tous genres ?  C’est en lisant « perdez vos kilos pour la rentrée » que, levant les yeux au ciel devant ces recettes pour anorexiques, mon regard fut attiré par une petite toile habitée par une minuscule araignée.  Elle n’eut la vie sauve que parce que sa toile était inaccessible sans escabeau.  En d’autres circonstances, elle n’aurait pas survécu à ma hantise des arachnides.  A chacun de mes passages, je scrutais attentivement le plafond, afin de m’assurer qu’elle s’y trouvait toujours.  Il n’eût pas été à ma convenance de la retrouver faisant du trapèze entre sa toile et ma tête.

Au fil des jours, au fil des semaines, je finis par m’attacher à cette présence discrète.  Je décidai de l’appeler Justine.  Je pris rapidement l’habitude, lors de chaque grand nettoyage, d’éviter scrupuleusement la toile de Juju.  Régulièrement, elle subissait sans broncher mes monologues.  Elle était devenue ma confidente.  « Confidences au petit coin ».  Sans doute l’endroit était-il propice à la réflexion.  S’attacher ainsi à une araignée était-il signe d’une pathologie mentale qui me guettait, ou pire, m’avait déjà vampirisée ? D’aucuns ne comprenaient pas cette passion soudaine pour une banale araignée.

« Trouve-toi un homme », me disaient-ils…

Un matin, je réalisai combien Juju avait grossi.  Etait-elle devenue boulimique ?  Dépressive ?   Malheureuse chez moi ?  Comme on s’inquiète pour ses animaux !   Le matin suivant, je compris le pourquoi du comment : Juju avait pondu.  C’est à ce moment précis que la séparation devint inéluctable.  Je ne pouvais me résoudre à garder chez moi Juju et sa famille nombreuse.  Mes angoisses ressurgirent aussi rapidement qu’elles avaient disparu.   La séparation fut douloureuse, je dus expliquer à ma protégée qu’elle devait s’en aller.  Je la mis délicatement dehors avec sa future progéniture.  Il y eut quelques larmes.  Puis ce fut le moment des adieux.

« Elle va enfin chercher un homme », se disaient-ils…

Une fois rentrée chez moi, je fus seule quelques jours.  Je n’aimais plus ça.  Je m’étais attachée à mes petites bêtes, bien qu’elles n’étaient pas très démonstratives.  Je pris dès lors la décision d’adopter un mammifère, censé m’apporter plus que Bidule ou Juju.  Je ne voulais cependant pas acheter un animal, mais plutôt en sauver un.

C’est ainsi que Grosrat arriva dans ma vie, un samedi.  Grosrat était un gros rat blanc de laboratoire, qui avait dû en baver.  Il lui manquait une oreille et sa longue queue rose ciselée marquait un angle étrange.  C’est d’ailleurs cette queue étrange qui m’avait fait le choisir parmi les dizaines d’ex rats de labo offerts à l’adoption.  « Offrez une seconde vie à un rat », qu’ils disaient.  Un rat c’est doux, c’est chaud, comme le sable en été.

Je pense, sans fausse modestie, que Grosrat vécut avec moi ses plus belles années.  Plus de souffrances, plus de peines.  Une vie simple, faite de petits câlins, de gros festins et de moments de liberté surveillée.   Ses petits yeux noirs me scrutaient souvent à travers sa cage, du moins lorsqu’il n’était pas occupé à ses exercices périlleux et bruyants dans la petite roue.  Je m’étais attachée à Bidule, je m’étais attachée à Justine, mais l’attachement que j’avais pour Grosrat était sans commune mesure.  Un attachement décrié par d’aucuns ?

« Trouve-toi un homme », me disaient-ils…

Je m’en moquais.  Grosrat et moi, c’était à la vie à la mort.  Mort qui vint me le prendre un matin de juin.  L’âge, la maladie, un reliquat des souffrances passées… Grosrat s’en était allé au paradis des rats.

« Elle va enfin chercher un homme », se disaient-ils…

Le lendemain, ma vie croisa celle de Casquette.  Casquette était un petit chaton tout blanc, à l’exception d’une tache brune qu’il avait sur le haut de la tête, à la manière d’une casquette colorée.  Une petite chose toute perdue dans les buissons de mon jardin, miaulant à fendre l’âme.  Encore sous le coup de la disparition de Grosrat, je fus émue aux larmes par cette apparition soudaine, telle une réincarnation de mon rat blanc… en chat blanc.  Farouche, il ne se laissa approcher qu’au prix de pas mal d’efforts et surtout grâce à une grosse écuelle de croquettes achetée en vitesse.  Après s’être régalé, il disparut aussi soudainement qu’il était apparu.

Chaque jour, à la même heure, nous avions notre rituel : croquettes + Casquette.  Ensuite, il allait vivre sa vie.  J’avais bien tenté de le retenir, à grand coups de caresses, de filets de poulet disséminés dans ma cuisine.  Rien ni faisait.  Il apparaissait, il mangeait, il disparaissait.  Et moi je m’y attachais…

Après plusieurs semaines du même programme, je décidai d’en avoir le cœur net : où allait Casquette durant la journée, que faisait-il durant ces longues journées ensoleillées, où passait-il ses soirées d’été et surtout ses nuits ?

Le matin suivant, je chaussai mes chaussures de footing jamais utilisées, pris mes jumelles en cas de fuite effrénée de l’animal et m’apprêtai à le prendre en filature dès qu’il se serait rassasié.

Je le suivis donc dans tout le quartier, via les ruelles qu’il empruntait, contournant les voitures sur lesquelles il sautait juste pour le plaisir d’y laisser ses traces de pas.   Lorsqu’il sauta agilement par-dessus une haie, mon sang ne fit qu’un tour, j’allais le perdre.

Je me hissai sur la pointe des pieds et je criai « Casquette », l’écho me répondit « Casquette ? », je réitérai ma question « Casquette », l’écho me cria « Casquette ? ».   J’insistai « Où es-tu Casquette ? ».  L’écho me dit « Mais qui est Casquette ? ».

Intriguée, je fis le tour de la propriété afin de découvrir ce qui se tramait dans ce jardin.  Ce que je découvris me laissa sans voix : dans un coin ombragé du jardin, mon chaton s’était réfugié près de trois autres chatons aussi blancs et aussi tachetés de brun que lui.  Tous jouaient ensemble, sous la surveillance de leur mère, une grosse chatte entièrement brune.

A côté de cette famille féline, deux chaussures de footing de grande taille, un jean révélant des jambes musclées, une chemise semi-ouverte sur un torse glabre, un menton volontaire, un nez fin, deux yeux verts qui me dévisageaient avec curiosité et des cheveux en bataille du même brun que la mère chatte.  Nous nous fixâmes un long moment en silence.  « C’est mon chat… enfin je le croyais, je le voulais, j’espérais », bégayais-je d’une voix timide.   Nous éclatâmes alors d’un rire déjà complice.

C’est ainsi que je rencontrai l’animal qui allait partager ma vie durant de longues années.  Un mammifère évolué, tendre, drôle, discret, rassemblant toutes les qualités que j’avais trouvées en Bidule, Juju, Grosrat et Casquette.

Un homme.

Mon homme.

« Elle a enfin trouvé un homme », se dirent-ils alors…

 Texte écrit en 2007 : avant la Seine

1er janvier – le premier pas

Y’a que le premier pas qui coûte.  Dans la vie comme en amour.  Et sur internet aussi.  Le premier pas, pour moi, ce soir, c’est créer mon blog.  Un premier pas hautement philosophique, non ?  Non.  Je sais.  Juste un blog parmi des millions d’autres petits blogs.  Kekseksa, un blog ?  Une sorte de journal intime, sauf qu’il est pas intime du tout, puisqu’il est lisible par tout un chacun.  Un journal pas intime publié sur le net…  au vu et au su de tous.  Un gros risque.  Une grosse envie aussi.

Me voilà donc propulsée en quelques secondes dans le monde des blogs.  Créer un blog, c’est aussi simple que monter un meuble suédois, oups pardon, que faire monter un meuble suédois par homdemavie… sauf qu’homdemavie justement, il est plus là pour monter des meubles suédois, ni pour jouer à l’homdemavie.  Il a décidé de passer les fêtes et sa vie entière avec une belle plante blonde aux yeux bleus, savoir sa nouvelle collègue, qui, depuis leur première rencontre, lui a tapé dans l’œil (ou ailleurs, mais je ne veux pas être salace dès mon premier jour).   Mais je m’éloigne du sujet du jour : la création de mon blog.  Et je ne vais pas faire pleurer dans les chaumières tout de go, pas envie de perdre l’un ou l’autre lecteur qui passeraient par hasard…

La création de blog se fait en deux temps trois mouvements : lui donner un nom, choisir sa couleur et son descriptif.  Point barre.  Vive les progrès qui font que n’importe qui peut dorénavant raconter sa vie sur le net sans aucune connaissance en informatique.

Mon blog s’appelle « avant la Seine » et il sera vert.  J’aime le vert, ça met mon teint en valeur.  Le vert me donne un air bronzé.  Le vert s’accorde à mes yeux et à ma chevelure foncée.

Pourquoi « avant la Seine » ?   Parce que la Seine, elle me fait rêver.  Fantasmer.  Tout imaginer.  Tout espérer.  La Seine, c’est Paris.  Paris, c’est LA capitale, THE capitale.

 (suite jamais écrite, snif)

Cinq minutes

Cinq minutes

On dit qu’il ne faut que cinq minutes pour prendre la décision irrévocable de se suicider. Et qu’il suffit qu’une toute petite chose se produise durant ces cinq fameuses minutes pour que la pulsion morbide soit interrompue.

***

Aujourd’hui, Nathalie a cinquante ans. Enfin elle les aura ce soir, à 23h43 précises, si du moins son extrait d’acte de naissance est conforme à la réalité. Ça fait un bail qu’elle appréhende ce cap, qui résonne en elle comme un couperet fatidique : cinquante ans, la fin de tout. Surtout, la fin de l’espoir. De l’espoir en un avenir plus rose, fait d’amour et de jolies choses. Elle aime quand ça rime. Quand ça rime, ça fait poésie, et ça la fait rêver. Mais sa vie n’est pas rose. Et elle n’est pas faite de jolies choses. Sa vie est banale. D’une banalité aussi affligeante que son corps rondouillard, ses yeux marronnasses, ses cheveux raides, sa voix sans charme, et même son prénom, tellement banal que dans sa classe, lorsqu’elle était adolescente, elles étaient quatre à le porter, ce prénom.  Elle est banale, Nathalie, comme sa vie, tout simplement.

Ce matin, elle s’est levée en ne voulant pas y penser, à ce cinquantième anniversaire et pourtant elle ne pense qu’à ça. En se regardant dans la glace pour chercher une différence qu’elle ne trouve pas, elle pense à son anniversaire. En buvant son café tiédi par le lait écrémé, elle pense à son anniversaire. En donnant le « mou » à son matou Isidore, elle pense à son anniversaire. Dans le bus aussi. Et en arrivant au magasin, où personne ne l’attend pour lui sauter dessus en hurlant « happy birthday », un gros bouquet de fleurs à la main. Pourtant il est noté sur le calendrier, son anniversaire, mais elle fait partie des meubles, après trente ans de carrière. De toute façon, ça doit bien faire quinze ans que plus personne ne le lui a souhaité, aussi bien au bureau qu’ailleurs. Depuis qu’elle a perdu ses deux parents, en fait.  Quand on perd ses parents, on n’est plus l’enfant de personne, c’est clair et net.

Elle essaie de se convaincre que ça l’arrange que personne ne lui dise rien. Que tout ce qu’elle désire c’est que ce jour soit une journée comme les autres. Que son patron ronchonne comme chaque matin sur le volet qu’elle ouvre trop lentement. Que sa collègue arrive en retard et de sale humeur. Une journée comme les autres, c’est ce qu’elle voulait. Pour ne pas y penser. Ne pas se pencher sur ces cinquante dernières années. Un beau gâchis, qu’elle ne conterait à personne pour tout l’or du monde. à quoi bon ? Elle ne veut pas faire pleurer dans les chaumières. Et puis elle a déjà tenté de parler de ce qu’elle ressent, quelquefois. De ce vide intersidéral en elle, de ce manque absolu, de ce creux au fond de son cœur qu’elle voudrait tant combler, un jour. Qu’elle tente de combler, depuis tant et tant d’années. Les réponses sont toujours identiques « mais t’as tout pour être heureuse, une jolie maison, de l’argent, t’es encore (!) jeune, arrête de te lamenter, prends ton destin en main, arrange-toi un peu, mets-toi en valeur, profite de la vie ». Alors, depuis, elle se tait. Oh, c’est vrai, ses parents lui ont laissé une jolie maison, dans laquelle elle a passé son enfance, et dans laquelle elle finira ses jours.  C’est vrai aussi qu’elle ne manque pas d’argent. Mais elle ne le dépense plus. Elle ne trouve plus l’utilité de s’acheter de jolies tenues de la nouvelle collection, qui la boudineront tout autant que celles que contient déjà sa garde-robe, datant de toutes les années qui précèdent.  Elle ne se maquille plus depuis qu’elle a remarqué que le rouge à lèvres « filait » dans les ridules situées au-dessus de sa lèvre (ses cratères, diraient les mesquins), la faute à quatorze ans de cigarette. Elle ne s’est jamais beaucoup maquillée, même à l’époque où les oies n’avaient pas encore posé leurs pattes au coin de ses yeux. Mais il fut un temps où elle s’arrangeait un peu. Là, elle n’en a plus la force.

Elle a juste la force de survivre au train-train quotidien : métro, boulot, dodo. Et même, il s’en faudrait de peu certains jours où elle se sent plus fragile, comme aujourd’hui.

Aujourd’hui, les clients l’énervent, avec leurs désidératas saugrenus : « vous auriez la même paire, mais en chocolat au lieu de marron ? », « est-il possible d’acheter une botte en 38 et l’autre en 39, j’ai le pied gauche plus long que le droit ? », « on peut payer en trois fois ? », « je préfère être servie par votre collègue, là-bas, elle connaît mieux mes pieds ». Oui Madame, non Madame, merci Madame, bien entendu Madame, cela va de soi Madame, au revoir Madame… elle s’entend réciter sa leçon, comme un gentil petit soldat qu’elle a toujours été.

La journée passe, et Nathalie a en permanence cette petite voix en tête « à 23h45 tu auras 50 ans, à 23h45 tu auras 50 ans, qu’as-tu fait de ta vie ? Hein, qu’as-tu fait de ta vie en bientôt 50 ans ? » Elle chasse cette petite voix et se concentre sur sa tâche, jusqu’à l’heure de la fermeture de la boutique.

En soupirant, elle salue patron et collègue et s’en va d’un pas rapide. Elle veut éviter qu’on lui demande ce qu’elle compte faire ce soir. Elle ne compte rien faire.

Elle monte dans le bus 109 qui, après avoir traversé l’artère commerçante, la déposera à quelques mètres de sa maison deux façades, dans une petite rue fleurie où les chats ont bon vivre.

En attendant que le bus démarre, Nathalie pense à la soirée qui s’annonce. Malgré tout, pour marquer le cap, elle a acheté une cassolette de scampis à l’ail. Surgelée. Et un gâteau au chocolat. Pour une seule personne. Un gâteau sur lequel cinquante bougies ne tiendraient pas, et c’est tant mieux. Ce soir, elle fera une petite flambée dans la cheminée et dégustera son repas avec Isidore.

Elle tourne la tête et surprend son reflet dans la vitre du bus. Son regard lui semble tellement vide, sa peau tellement flétrie, que la perspective de ce repas en seule compagnie d’un chat vieillissant lui semble soudainement insurmontable. Cinquante ans, normalement, ça se fête. Avec ses enfants, son époux, ses parents ou son amant, peu importe, mais ça se fête. Pas avec un chat.

Elle prend alors la décision la plus simple de son existence. Elle ne mangera pas ses scampis.  Elle ne mangera pas son gâteau. Elle va manger les cinquante petites pilules blanches contenues dans sa pharmacie, souvenirs d’une phase où elle ne parvenait plus à trouver le sommeil et où son bon médecin lui avait proposé un traitement de choc pour y remédier. Traitement qu’elle n’avait jamais pris, préférant se contenter de l’une ou l’autre tisane. Un bref instant, elle songe à Isidore. Que deviendra-t-il ? Mais sa décision est prise, et elle lui semble tellement libératrice, comme si c’était la seule chose à faire, que le chat passe au second plan.

Elle se sent soulagée. Elle n’aura jamais cinquante ans, finalement.

Elle pousse un long soupir, comme si enfin, contradictoirement, la vie était belle.

Puis elle attend que le bus la ramène chez elle. Elle est impatiente maintenant, il faut qu’elle en finisse, et vite.

Le bus entame son parcours et Nathalie sourit. Elle sourit car elle sait que dans peu de temps, elle échappera à cette vie qui ne la satisfait plus. Elle sourit d’avoir trop attendu. Elle sourit de cette échappatoire qu’elle a trouvée. Un pied-de-nez à dieu, même si elle ne croit en aucun dieu.

Elle sourit.

Et tourne la tête. Son regard est attiré par l’affiche du film « Le hérisson ». Avec Josiane Balasko. Enfin sorti. Ça fait un bail qu’on l’annonçait, ce film. Sans vraiment savoir de quoi il en retournait, elle avait envie de le voir, car le personnage joué par Balasko lui rappelait un peu sa vie. Un petit pincement au cœur : elle ne le verra jamais. Tant pis, c’est la vie.

Tant pis ?

Juste avant que le bus ne quitte la rue commerçante, elle demande à descendre, sur un coup de tête. Une pulsion irréfléchie. Elle change tous ses plans. Elle marche d’un pas vif, elle court presque, jusqu’au cinéma, se rue dans la salle obscure, sans un regard pour l’hôtesse qui déchire son ticket et empoche le pourboire. Elle s’installe et attend que « Le hérisson » commence. Elle n’en peut plus d’attendre. Comme si son existence entière en dépendait. Après les lancements, après les publicités, le film commence enfin. Et il est beau.  Magnifique. Une gamine suicidaire d’une intelligence incroyable. Une concierge dont la carapace semble impossible à casser. Un nouvel occupant qui va changer la donne. Josiane Balasko, Madame Johnny, est parfaite. Nathalie se rappelle avoir été comparée à elle, il y a des années déjà. Elle ne l’a jamais oublié. La gamine, Paloma, est émouvante et tellement consciente de ce qui l’attend. Trop, sans doute. Monsieur Kakuro Ozu est beau, tout simplement. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Nathalie pleure. Elle pleure beaucoup durant la séance. Elle pleure sur l’histoire, bien sûr, mais aussi sur sa propre histoire. Sur sa vie. Sur son anniversaire. Elle évacue, comme si des années de larmes franchissaient enfin le seuil de ses paupières.  Elle rit aussi.  Elle est émue. Elle aime ce film.

à la sortie du cinéma, là où l’hôtesse vend popcorn et sodas, elle remarque une pile de « l’élégance du hérisson ». Elle s’avance et l’achète, puis quitte les lieux.

Il fait frais, même si la nuit n’est pas encore tombée. Cela ne saurait tarder.

Dans le bus 109 qui l’emmène enfin vers son logement, Nathalie tient précieusement l’ouvrage neuf, se réjouissant du plaisir qu’elle va avoir à le lire, à décalquer les personnages vus sur le grand écran sur ceux décrits sur papier, à en apprendre plus sur eux, car dans les livres, il y a moult détails supplémentaires. En rentrant, elle va réchauffer ses scampis à l’ail et les partager avec Isidore. Puis elle mangera son gâteau d’anniversaire pour une seule personne. Elle parcourra quelques pages avant de s’endormir. Et demain, c’est samedi. Alors demain, elle lira « L’élégance du hérisson », au finish.

***

Demain…

Demain est un autre jour, comme disait… on s’en moque, l’essentiel c’est qu’elle l’ait dit.

Nathalie sourit.

Une affiche de cinéma. Pour décider. Décider de ne pas décider.

***

On dit qu’il ne faut que cinq minutes pour prendre la décision irrévocable de se suicider. Et qu’il suffit qu’une toute petite chose se produise durant ces cinq fameuses minutes pour que la pulsion morbide soit interrompue.

 

30/10/2018 : ma couv’

couverture avant cdl - volume 3 Copie - Copie (2) - Copie

J’ai refait ma couv, ça m’a pris 2 heures, j’ai pas encore déjeuné…

Et ma présentation : Anaïs Valente est née à Namur dans les années 70, elle n’est pas tombée dans l’écriture durant l’enfance, mais grâce à la création de son blog en 2006. Rapidement, elle collabore à un journal belge, 7dimanche, puis au journal La Meuse, ensuite à l’hebdo féminin Flair et au mensuel 7dimanche.

En 2014, elle traverse un passage piéton et est renversée par une voiture. Elle survit à la mort, est opérée, trépanée, et reste neuf mois en revalidation à William Lennox, où elle réapprend à parler, marcher et tout simplement penser.

Ce livre est le recueil de ses nouvelles parues chez Chloé des Lys avant son accident, de ses nouvelles inédites (la moitié), précédé de ce qui lui est arrivé, dont les droits d’auteur sont reversés en totalité à l’asbl GEH, Groupe d’Entraide Hémiplégiques, connue grâce à Martine, dont Anaïs a fait la connaissance à William Lennox, où elle était infirmière de nuit. L’asbl lui a permis notamment de retourner à Pairi Daiza en 2018, où a été faite la photo de couverture (main d’Anaïs et d’un lémurien).

Œuvres de la même auteure :
– « Anti Saint-Valentin », collectif, 2008
– « La célib’attitude des paresseuses », 2009, Marabout /Hachette
– « Le Savoir écrire pour les filles », 2009 Micro applications éditions
– « Les bons plans pour les filles », 2010, MAéditions
– « Nunya », collectif, 2011, Éditions Plumes2coeurs
– « Manuel de survie : célibataire et fière de l’être », 2012, Tournez la page
– « Drôles de familles », 2013, Tournez la page
– « Planète célibataire », 2013, L1
– « Le savoir écrire pour les filles », seconde édition, 2013, L1
– « En direct du paradis, enfer compris », 2013, L1
– « Les crapauds de Lucie », 2013, L1